Peindre ?

Je travaille essentiellement par empreintes, avec une seule couleur, le noir, et un seul fond, le blanc. L'empreinte est le premier stade d'un processus aux étapes bien définies, que je répète plusieurs fois, oscillant sans cesse entre l'ajout et l'effacement de peinture. Processus répétitif mais non mécanique au sens où l'apparition de l'empreinte, résultat à peine maîtrisé d'un hasard entretenu, est à chaque fois nouvelle, surprenante. Je peins en noir et blanc, cherchant une égale densité entre le peint et le non-peint, traquant cette limite souvent ténue, ce court moment d'indifférenciation entre le fond et la forme. Ainsi, dans chacune de mes peintures, ces formes discontinues, faites de lignes brisées, comme au bord de leur propre disparition, ne pouvant se définir que dans l'interstice fragile séparant la concrétion de la désagrégation. Le découpage de l'image - en carrés ou rectangles, séparés par un écart variable - que j'opère parfois, réintroduit le mur qui la porte en donnant à ce dernier un rôle pictural à part entière :
  Peindre sans image

La peinture de Patrick Cœuru est sans image. Non seulement parce qu'elle est abstraite, mais parce qu'elle est sans mémoire de son processus de fabrication et ne se veut l'écho d'aucun ailleurs ou motif extérieur. En fait, peu importe que cela soit abstrait ou non puisqu'il s'agit d'une pure technique qui se répète et s'enroule sur elle-même sans autre projet que de faire naître la forme ou la nébuleuse de formes qui commande le geste et qu'on ne parvient jamais vraiment à saisir. Ce n'est donc rien. Rien que des accumulations de taches, de traces et des marques pas très éloignées des mains et d'empreintes de nos ancêtres du néolithique. « Seule la magie de l'empreinte suffit à ma jouissance, dit-il » semblant s'attacher à une pratique de la peinture débarrassée du trop plein d'élégance ou d'habileté. La toile est posée au sol, maculée par drippings successifs puis recouverte de papier de manière à pouvoir tamponner à la main la matière, à écraser ici ou là les taches et les filets d'acrylique noire. Découverte, elle est ensuite lavée à grand jet, grattée, poncée avant que le séchage ne s'achève complètement. En fin de compte, il ne reste plus rien de l'expressionnisme du dripping initial.

il devient comme une ligne de fond, perturbation géométrique en profondeur de l'image qui, elle, semble venir en avant. Les fragments de l'image peuvent également présenter des différences d'épaisseur dans leur châssis, ce qui n'est pas visible si l'on conserve un point de vue uniquement frontal. En se déplaçant au contraire, les tranches nous livrent non seulement un découpage supplémentaire de l'image, chaque fragment semblant dès lors avancer ou reculer par rapport au mur et au spectateur, mais nous montrent aussi quelque chose du support, le bois, comme s'il s'agissait de revendiquer celui-ci comme fond originel - et ultime - de l'image. Forme des châssis, épaisseur de leur tranche, travail spécifique sur le support, découpage de l'image, autant de paramètres sur lesquels il m'apparaît nécessaire d'intervenir si l'on veut donner à la peinture une dimension, un trouble.

Patrick Cœuru

 

La peinture est comme vidée de ses artifices habituels. D'ailleurs l'opération va se répéter jusqu'à ce que tension et désir s'épuisent. Pour autant le geste n'est pas mécanique, l'esprit jamais absent. L'attention aux matériaux est constante, aussi vigilante à ce qui s'affirme par la présence qu'à ce qui se révèle en défonce, en réserve de la couleur. Si l'on songe spontanément à Pollock ou à Louis, il faut se garder ici des catégories matériologiques de l'expressionnisme abstrait des années soixante. L'art de Patrick Coeuru relève plus du rituel que du process. C'est davantage vers l'Extrême-Orient qu'il faut se tourner pour tenter de saisir les affinités électives qu'il tisse pour nous. Notre contemplation n'a besoin d'aucun repère d'imagination. Nul savoir pictural n'est requis pour élucider l'étrange impression qui saisit le spectateur dès qu'il ne parvient plus à comprendre " comment s'est fait ". Ce qui se présente à nous comme une peinture se dérobe à l'analyse. Ce n'est peut-être, qu'une invitation au présent, à une " présence réelle ", une invitation à être présent à la peinture, plus qu'à son histoire.

Camille Saint Jacques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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